Following Ghosts ● Turkey - Bruno Ohanian
Following Ghosts ● Turkey
L’absence...
En Turquie actuelle, je pars sur les traces de ma famille arménienne. Dans leurs villages, leurs régions, l’absence s’impose.

En Anatolie, à l’Est de la Turquie, le temps a fait son œuvre, un siècle après le genocide de 1915. Mes arrières grand-parents étaient de la région de Sivas, et ils ont survécu au genocide, pour s’établir à Marseille. Cent ans après leur départ, là-bas, que reste t-il de leurs vies, de leurs tragédies? La question arménienne est délicate en Turquie. Méconnue de beaucoup, elle est niée, tue, en attendant qu’elle s’estompe.

Malgré ces circonstances douloureuses, et le négationnisme d’état, des Turcs bienveillants m’ont accueilli, et aidé dans ma route. De Sivas jusqu’à Ani, à la frontière arménienne, en 1700 km j’ai vu de nombreuses églises pillées, détruites, oubliées. À Yarhisar, j’ai retrouvé le lieu où vivait mon arrière grand père Hagop, dont je porte le nom. Le muftar (maire) vit tout à côté, et c’est les bras ouverts qu’il nous reçoit, mon ami Furkan et moi, pour me raconter l’histoire tragique du village, du temps de ma famille.

Les fantômes de la présence arménienne sont palpables, mais ils restent des fantômes, qui ne dérangent plus personne ici.
Autour de nous, des paysages majestueux, pourtant témoins de terribles atrocités. Des drapeaux turcs absolument partout. Et des sourires, des amitiés, des points communs, aussi.

C’est un étrange sentiment que de boucler cette boucle, de retourner sur les terres ou ma famille a vécu, puis desquelles on les a tués, chassés ...et surtout de m’y sentir un peu...chez moi.
Ani. L’immense cathédrale détruite, malgré tout majestueuse.
Gürün. Routes solitaires et infinies.
Gümüştepe. Dans le village de Gümüştepe, anciennement nommé Yapaltun, les anciens tuent le temps à l'épicerie. Haji et Kader me récitent une litanie de prénoms arméniens, certains étaient leurs amis : "Ils sont partis à Istanbul. Les autres sont morts, il n'y en a plus dans le village". Hakan (à droite) s'occupe de sa petite-fille Fatmanur. Il est revenu prendre sa retraite après 10 ans à Dusseldorf.
Kars. Les vestiges millénaires de l'église de Kümbet déchirent le paysage.
Monastère d'Abrank, Üçpınar.
Monastère d'Abrank, Üçpınar. L'église du monastère, éventrée et retournée par les chercheurs d'or, sert désormais d'étable pour les troupeaux de vache.
Monastère d'Abrank, Üçpınar
Erzincan. Reliefs, entre Erzincan et Erzerum.
Monastère d'Abrank, Üçpınar. Les plus grands khatckars ("croix de pierre") arméniens du monde se trouvent là, abandonnés, du haut de leurs 6 mètres, et de leurs 9 siècles. C'est le seul monument arménien présent dans le guide de l'Office du Tourisme de la région, mais son origine n'est pas mentionnée, et ses écritures arméniennes sont détaillées comme "ottomanes".
Kars. Construite avant l'an 1000, l'église de Kümbet apparaît subitement depuis la voie rapide, au détour d'un virage.
Gürün. Entre les montagnes, se niche Gürün, ville de 10 000 habitants. C'est une des rares villes qui n'a pas changé de nom après la chute de l'empire ottoman. Et c'est aussi là qu'est née mon arrière grand-mère Marie.
Gürün. Le centre de la ville de Gürün, tapie au fond d'une vallée, présente tous les clichés sans âme de villes moyennes d'Anatolie.
Sivas. La campagne électorale bat son plein à l'approche des élections.
Gürün. L'ancienne église arménienne Surp Asvadzadzin est désormais un terrain vague, entre toilettes publiques et décharge sauvage.
Gürün. Eglise Surp Asdvadzazin.
Gürün. Des ordures insolites parsèment l'ancienne église.
Mancılık. L'ancienne église sert de remise pour les pneus de tracteur, et les sacs de bouse.
Mancılık. Le propriétaire de l'ancienne église arménienne, transformée en grange, m'accueille très gentiment et me fait la visite. Les villageois ont protesté auprès du gouvernement, pour empêcher la destruction programmée de l'édifice. L'homme vit dans la maison à côté, et s'improvise volontiers guide malgré l'impossibilité de marcher.
Sivas. La ville est très agréable, de larges rues, et de nombreux espaces verts. Malgré le Ramadan, les rues, même en journée, sont très animées.
Sivas. Erdogan risque gros à ces élections. Son visage est omniprésent, tantôt souriant à l'entrée des villes, tantôt dur et décidé sur les affiches politiques.
Sivas. Heure de prière à la mosquée Ulu Cami ("Grande Mosquée"), pendant le Ramadan.
Yarhisar. A l'entrée du village, un habitant indique la maison du muftar (maire). "Si vous avez des informations sur l'or des Arméniens, je suis preneur!", blague t-il.
Yarhisar. Safet, le muftar (maire) du village nous reçoit à bras ouverts. Il fait venir sa mère, qui connait l'histoire du village. Ses enfants aussi sont là. "C'est bien ce que tu fais. Tu as raison de venir de si loin nous voir, car ici c'est chez toi. Tu es à la maison." Attablés autour d'un verre d'ayran, Safet et sa mère me racontent. "Oui les Arméniens vivaient ici, à 50 mètres. Là, ou se trouve le potager, une famille avec 2 fils, ils sont partis en France... Il y avait presque 15 familles, nous étions frères. Et puis....c'était la Guerre." Je ne cherche pas à discuter leur version de l'histoire, on ne change pas un siècle de négationnisme d'Etat en quelques heures de discussion. Ils sont généreux, et nous reçoivent avec plaisir. Mon ami Furkan, que je ne remercierai jamais assez, traduit toute la conversation, et en retour il traduit aussi tout ce que je raconte, sans censure. L'histoire de mon arrière grand-père, qui, enfant, a enterré ses parents tués par les gendarmes probablement à quelques mètres. Safet et sa famille ne jugent pas, ils compatissent aussi. Je touche du doigt ce que je suis venu chercher. "Dors ici, mange ici, reste avec nous ce soir." C'est une rencontre inoubliable, aussi belle qu'inattendue.
Yarhisar. Les deux fils du muftar et son neveu connaissent tout du village et de ses environs.
Yarhisar. Un villageois nous salue spontanément en partant.
Yarhisar. La montagne qui surplombe le village est criblée de grottes troglodytes, utilisées comme réserves de nourritures par les Arméniens.
Yarhisar. Les fils du muftar détaillent à Furkan le panorama autour du village. "Là-bas, les Arméniennes allaient avec leurs richesses, et revenaient sans leur or." La légende de l'or des Arméniens est persistante, elle traverse les siècles. La colline est trouée de galeries. Les gens cherchent, encore et toujours. "Dans ce tunnel, un homme du village a trouvé l'or des Arméniens. Il est devenu riche.", nous dit Hasan. Il nous montre un peu plus loin : "Là-bas, sous le gros rocher triangulaire, il y a des ossements d'Arméniens. Beaucoup d'ossements, partout." Ils partagent avec nous tout ce qu'ils savent, avec empathie et amitié.
Yarhisar. Les femmes du village devisent entre elles, et nous saluent avec le sourire.
Yarhisar. Le neveu du muftar nous mène derrière le site de l'ancienne église, dans une grotte mystique, au murs gravés de serpents.
Çimenyenice. Appelé Stanos avant le génocide, c'est le village de mon arrière grand-père Yepreme.
Çimenyenice. Au pied de l'ancienne église arménienne, transformée en mosquée, les anciens nous accueillent chaleureusement: "On ne connait pas l'histoire ancienne du village... Les Arméniens sont partis à Istanbul. Nous n'étions pas nés... Mais nous sommes heureux de t'accueillir, tu es ici chez toi!"
Tuzhisar.
Entre Erzincan et Erzerum.
Entre Erzincan et Erzerum.
Monastère d'Abrank, Üçpınar.
Erzerum. L'église Surp Minas, dans le quartier de Gezköy, est en piteux état. Entourée d'ordures, creusée de part en part, elle sert de latrines aux ouvriers des chantiers alentours... La progression inexorable des immeubles environnants mettra probablement fin d'ici quelques années à sa lente agonie...
Ani. Dans l'ancienne capitale arménienne, les remparts témoignent des stigmates des batailles, et de la grandeur de la ville.
Ani. Ancienne capitale arménienne, la "ville aux Milles Eglises" marque de nos jours la frontière avec l'Arménie, située à une centaine de mètres des églises détruites. Un immense drapeau turc flotte ostensiblement sur les ruines, bien visible pour l'autre côté de la frontière.
Top